À la découverte de la Misericordia

À la découverte de la Misericordia

Voici un des lieux de Venise que je préfère et où j’aime infiniment venir marcher, de préférence à la nuit tombée. Il y règne une atmosphère de mystère qui m’a toujours frappé, et que je retrouve intacte chaque fois que j’y retourne. J’y ai situé plusieurs scènes des deux romans. C’est un espace situé au nord du sestier de Cannaregio, entre l’Abazia della Misericordia et l’église de la Madonna dell’Orto. Traversé par trois petits canaux parallèles, avec de longues fondamente (quais), le lieu m’a toujours donné la sensation d’être un labyrinthe où il est aisé de se perdre. Mais n’est-ce pas là, comme le disaient René Huyghe et Marcel Brion, ce qu’il convient de faire pour goûter l’essence même de la ville : Se perdre dans Venise ?

Passé un pont minuscule, où l’on découvre l’avancée de la lagune que forme la sacca della Misericordia, voici la haute silhouette de l’Abazia portant le même nom, avec son parvis de briques appareillées en arêtes de poissons.

Sur la gauche, on a laissé l’énigmatique palais Lezze, avec ses reliefs ésotériques faisant allusion à des symboles alchimiques.

Longeant un obscur rio, tout contre la scuola (institution charitable) de l’Abazia, un long sottoportego (passage couvert) vous entraîne en terre d’étrangeté.

Quel est cet improbable escalier de pierre, au milieu d’un jardin, de l’autre côté du canal, dont l’ultime marche donne sur le vide ? Un observatoire ? Une porte vers une autre dimension ? Voici qui a dû réjouir Corto Maltese ! 

Un peu plus loin, on trouve l’un des derniers squeri (chantiers navals) situés en pleine ville, le squero Battistin, près de la maison gothique où vécut l’immense peintre que fut Tintoret.

Tout à côté, d’insolites silhouettes surgissent littéralement des murs : ce sont les mori – ainsi nommait-on les marchands venus du Péloponnèse qui firent bâtir le palais Mastelli, que les Vénitiens appellent palais du Chameau, en référence à la sculpture en ronde bosse ornant la façade de la demeure et qui montre un chameau portant des marchandises, guidé par un homme.

Les statues entourant le palais sont celles des trois frères Mastelli : Rioba, avec son nez de fer ajouté au XIXe siècle, Sandi et Afani, accompagnés par leur domestique. Quand on les découvre pour la première fois, en pleine nuit, on ne peut qu’avoir un coup au cœur tant leur pouvoir d’apparition est intense.

La façade du palais donnant sur le rio della Madonna dell’Orto souligne l’origine levantine de ses occupants, avec ce majestueux chameau si différent par son style des arcatures gothiques du primo piano nobile, et leur sens de l’hospitalité, avec la fontaine de pierre que les occupants des lieux firent placer à hauteur d’homme au-dessus du canal, afin que les mariniers puissent y boire. Il n’empêche que l’on dit le palais hanté, et qu’on entendrait la nuit le bruit des sequins d’or tombant dans des baquets…

Sur le campiello (petite place) voisin, l’église de la Madonna dell’Orto permet de découvrir plusieurs chefs d’œuvre du Tintoret.