L’auteur

Robert de Laroche

De pension en palais

Je suis né à Paris, mais cela fait des années que je préfère vivre à la campagne, en Normandie, dans un petit village de l’Eure. J’ai découvert Venise à l’âge de huit ans, une seule journée avec mes parents, de retour de vacances en Slovénie, avant d’aller passer quelques jours au bord des lacs. J’en ai gardé un souvenir très vif, en particulier celui des crabes qui grimpaient le long des murets des canaux, dont l’eau était parfaitement limpide : c’est dire que la pollution n’existait pas encore en 1957 !

Curieusement, c’est par la Toscane et Florence que j’ai commencé à vraiment découvrir l’Italie, et à apprendre la langue. Je ne suis revenu à Venise qu’en 1983, avec des amis. L’envoûtement a été si puissant que je me suis aussitôt trouvé de bonnes raisons d’y séjourner de plus en plus souvent, en travaillant à des livres consacrés à la cité des doges, à son histoire, sa civilisation, ses fêtes, ses mystères et sa vie quotidienne, tout en me fondant dans le paysage, oubliant même de parler français.

Après avoir séjourné plusieurs années dans la charmante pension qu’était alors La Calcina, sur les Zattere, où mes voisins de chambre étaient Philippe Sollers et Dominique Rollin, j’ai fait la connaissance d’amis qui avaient des chambres d’hôtes dans ce fameux palais Celsi-Donà, à l’occasion d’un tournage de télévision autour de mon album Chats de Venise (1991). Je m’y plus tant que j’y restais une douzaine d’années, jusqu’à ce que son propriétaire ait le très mauvais goût de vendre le palais et de le laisser découper en appartements. Mes amis français furent les premiers à partir, et je transportai mes pénates au dernier étage du palais, partageant un appartement plus spartiate avec mon ami vénitien Maurizio Amendola, dessinateur de bandes dessinées avec qui, par la suite, j’ai habité derrière le Rialto, du côté des Carampane, l’ancien quartier des courtisanes. 

Livres lagunaires

Mon premier livre se déroulant à Venise était un recueil de nouvelles, Les Chats de la Sérénissime (1987). Remanié et augmenté de plusieurs récits, il est ressorti sous le titre Venise sauvée par ses chats (2008). Puis j’entraînais mon ami le photographe Jean-Michel Labat dans le reportage qui donna naissance à l’album Chats de Venise (1991), lauréat du Prix Fernand Méry du livre animalier, et immense succès en librairies. Après, ce fut Lagune vénitienne (1995), et Splendeurs de Venise (1996), beau livre préfacé par Jean d’Ormesson, et un guide, Venise insolite et pratique (1996).

Je consacrai un premier album à la plus belle institution vénitienne : Café Florian l’esprit de Venise (2000) ; à la demande de ses propriétaires, Daniela Gaddo et Romano Vedaldi, au moment des travaux de restauration, j’entrepris de reprendre mes recherches pour arriver à un travail plus abouti, publié à Venise en trois éditions – française, italienne et anglaise – et intitulé Florian Venezia 1720 (2008).

Il y eut aussi un album consacré à l’événement si attendu chaque année : Venise carnaval secret (2002), puis un premier roman, d’inspiration fantastique, et resituant le mythe de Faust dans la Venise actuelle, Méphisto vit toujours à Venise (2012). 

Il ne me restait plus qu’à aborder ma cité favorite sous l’angle du roman policier historique, avec La vestale de Venise (2019) et Le maître des esprits (2020). 

Le choix de Venise

Ce qui m’a fait aimer Venise ? Au-delà de ce que chacun connaît, le jeu continuel des lumières, la frontière si fragile  entre l’eau et le ciel, le sentiment de me trouver dans un refuge où la beauté sous toutes ses formes est à portée du regard. Je me suis vite rendu compte que cet étrange mariage des éléments, au-dessus d’un fabuleux décor de pierre, me permettait de solliciter mon imagination et de donner vie à des projets jusque là obscurs. Je tenais là ma source d’inspiration, et Venise ne m’a jamais déçu.

Le secret de mon entente si forte avec Venise ? Le fait d’y être toujours allé avec un projet en tête. L’idée que le rapport avec cette cité de marchands repose sur  la notion d’échange, de troc. Ce qu’on lui prend, il faut le lui rendre, d’une manière ou d’une autre, pour conserver l’équilibre. Je m’en suis toujours bien trouvé, et je connais pas mal de gens, venus à Venise pour écrire, peindre, ou toute autre occupation, et qui n’ont rien fait, se contentant de succomber au charme de cette fabuleuse courtisane, et de sombrer dans l’alcool. Venise, où il y a un bacaro (bar à vins) à chaque coin de calle (ruelle), est une ville dangereuse !

Le carnaval ? J’ai mis plusieurs années avant de me décider, à l’invitation de mes amis François Boyrivent et Pascal Cariou, d’y participer. Vu de l’extérieur, l’événement ne m’attirait pas. En rencontrant des artistes, des créateurs qui contribuaient à faire de l’événement une fête étonnante et originale, en pénétrant dans des palais où le sésame était une bouteille de prosecco ou un sac de fritelle (beignets que l’on mange au carnaval), je devins vite un habitué, au point de faire réaliser les costumes que je souhaitais par des spécialistes.

Je présentais mon album sur le Florian dans une réplique de la tenue du fameux Chinois qui orne l’un des salons de l’établissement. Mon costume préféré demeure celui de l’Écossais, que fit pour moi Jean-Pierre Martiz. Ces dernières années, les choses ont bien changé. Les impératifs économiques sont passés au premier plan. Faire la fête se paie. Ce n’est pas une critique, mais c’est un état d’esprit différent.

Pourquoi écrire des polars se déroulant à Venise ? J’en ai lu beaucoup, depuis celui du précurseur que fut Wilkie Collins au XIXe siècle, avec L’Hôtel hanté, jusqu’aux histoires contemporaines de Donna Leon. Venise se prête particulièrement bien à l’exercice du genre. De par sa géographie labyrinthique, tout d’abord. Puis par le caractère particulier de la cité, où la vitesse est proscrite dans les déplacements, et où il est aisé de se cacher. Le choix de l’époque joue aussi. J’ai eu envie de me transporter aux alentours de 1740, parmi les derniers feux de la République Sérénissime. Cela étant dit, mes romans ne sont pas à proprement parler des policiers. Je les considère plus comme des romans de mystère, des romans noirs, qui essaient de mettre en avant bien des aspects insolites de la cité, et la diversité des personnages qui y vivent. J’aime flirter avec l’étrange et le fantastique : le décor s’y prête parfaitement.

Éditeur aussi

À mon activité d’auteur s’ajoute celle d’éditeur. J’ai créé en 2008 en Normandie les éditions La Tour Verte, avec une cinquantaine d’ouvrages sortis à ce jour, et des collections consacrées au cinéma de patrimoine (l’ouvrage Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand, de Christine Leteux, a remporté le Prix du meilleur livre français de cinéma (2018), à Venise, bien sûr, avec des rééditions de classiques (Arsène Houssaye, Henri de Régnier, Marcel Brion, René Huyghe) et des auteurs contemporains (Dominique Pinchi, Bruno Planty, Gabriella Zimmermann, Orlando Donfrancesco), aux chats, et à ma région. Vous pouvez visiter le site : www.latourverte.com.