Un puits très félin

Un puits très félin

Dans le jardin du palais Celsi-Donà où vit Flavio Foscarini, je décris une curieuse margelle de puits où figurent des chats. En réalité, cette margelle existe à Venise, mais en un tout autre lieu, derrière la piazza San Marco, fondamenta Morosini della Regina, près du ponte dei Pignoli. C’était jadis la demeure de la famille Menor dalla Gatta, des merciers vénitiens, fabricants de peignes faisant commerce avec le Levant – profession dont j’ai fait celle des ancêtres de mon héros.

Dans la cour de leur maison (à laquelle on n’accède plus de nos jours), les Menor – qui ajoutèrent curieusement dalla Gatta (de la Chatte) à leur nom – firent exécuter, probablement par un sculpteur de l’école de Bartolomeo Bon, un banc de pierre montrant une frise de chats croquant des rats dont il subsiste un fragment, ainsi que la margelle de leur citerne. Cette œuvre, d’un gothique tardif particulièrement exubérant, est tout à fait étonnante car elle tranche sur l’inspiration des nombreuses vere da pozzo (margelles de puits) que l’on peut admirer un peu partout dans Venise : c’est la seule où figurent des chats. 

Assimiler le choix des chattes, comme marque de fabrique, à la féminité et au commerce des frivolités, peut se comprendre. Mais cela n’explique aucunement la richesse symbolique des quatre faces de cette margelle. La première nous montre le marchand Menor, tenant en main une boule (un globe terrestre ?) et un flacon. À ses pieds, deux chattes affrontées.

Sur la deuxième figure, à gauche, une femme, assise, vêtue d’une longue tunique, pose ses deux poings fermés sur la tête de deux lions.

La troisième sculpture, à droite, montre une autre femme, elle aussi habillée à la grecque, assise et portant entre les mains une partie d’une colonne richement décorée et surmontée d’un chapiteau. Elle est entourée de deux têtes ailées représentant la Renommée.

Le revers, enfin, de la margelle, est occupé par deux chattes tenant chacune dans la gueule une souris (ou un rat ) qu’elles offrent à leur chaton.

Le rapprochement avec les lames du Tarot, jeu divinatoire dont certains affirment qu’il naquit à Venise, s’impose. Le marchand, c’est le Bateleur ; la femme aux lions, la Force ; la femme à la colonne, la Papesse ; et les deux chattes identiques, les Gémeaux qui figurent sur la lame du Soleil. Sans s’attarder à une trop longue analyse, on peut penser que les Menor dalla Gatta, s’ils avaient, comme le Bateleur, tous les atouts nécessaires pour faire de brillants commerçants, n’avaient pas que des préoccupations d’ordre matériel et disposaient sans doute d’appuis, comme le montrent l’allusion au temple de Salomon et l’image – rendue fort émouvante par le talent du sculpteur – des deux chattes nourrissant leurs petits et leur enseignant l’art de chasser. 

À ce titre, il est intéressant de comparer les deux groupes de sculptures de chats de la margelle. Du côté où figure le marchand (le monde visible), l’attitude des chattes est fière, agressive, léonine. Ce sont deux félins à la parade qui entourent le Bateleur-marchand et semblent le protéger en tournant la tête vers l’extérieur. Le contraste avec la face opposée de la margelle n’en est que plus surprenant. Tout est ici rondeur des formes, harmonie cachée, transmission d’un art, d’un savoir et d’un héritage. Après le jour, la nuit, à l’image des lions solaires opposés aux chattes lunaires. Et la forme sphérique des deux chattes penchées vers leurs rejetons renvoie aux quatre globes terrestres qui soutiennent, tout autour de la margelle, quatre atlantes portant la tête de Méduse sur leurs écussons. 

Que des marchands faisant commerce avec l’Orient et les pays musulmans aient choisi comme emblème, et comme complément à leur nom de famille, le chat, paraît, sous cet éclairage, beaucoup moins fantaisiste. Ne figure-t-il pas ici le lien entre l’Orient et l’Occident, l’Islam et la chrétienté, le visible et l’invisible, le messager par excellence ? Voici pourquoi je me suis permis de resituer cette extraordinaire margelle chez Flavio Foscarini, Vénitien, descendant de marchands, et homme de culture ayant des attaches avec le Levant.