Les fêtes du Jeudi Gras

Les fêtes du Jeudi Gras

À l’époque où j’ai situé mes romans, le carnaval vénitien durait six mois de l’année. Carnaval commençait à la Santo Stefano, c’est-à-dire le 26 décembre, et se prolongeait jusqu’à l’été. Les origines du carnaval vénitien sont difficiles à établir de manière précise. Un texte daté de 1094 en mentionne l’existence, mais de là à établir l’année exacte de son apparition dans la cité lagunaire, il y a un monde…

Un fait historique, sans doute enjolivé par le pouvoir dogal, montre comment cette fête populaire – « une fête qui, à vrai dire, n’est pas donnée au peuple mais que le peuple se donne à lui-même » pour reprendre le commentaire de Goethe dans son Voyage en Italie – est récupérée par le gouvernement de la Sérénissime République et transformée en célébration politique, en souvenir d’un élément marquant  l’année 1162 ; à la suite d’une rivalité avec la cité d’Aquilée, le doge Vitale Michiele II fait prisonnier son patriarche, ainsi que douze de ses chanoines et plusieurs centaines de ses vassaux frioulans et carinthiens. Ils n’auront la vie sauve que grâce à l’intervention du pape Adrien IV et en échange d’une rançon avilissante à dessein : un taureau et douze porcs, plus des centaines de pains, que le patriarche s’engage à faire livrer à Venise chaque année.

La fête du Jeudi Gras commémorera désormais cet épisode, dans une mise en scène à la fois grandiloquente, ridicule et macabre : après avoir détruit à coups de masse la maquette en bois de la forteresse frioulane exposée dans la salle du Piovego, au palais Ducal, le doge et la seigneurie, réunis sur la Piazzetta, jugeaient les treize animaux qui assistaient à leur condamnation à mort. Les porcs étaient massacrés et leur chair distribuée aux prisonniers. Quant au taureau (vite remplacé par un bœuf), il était décapité d’un seul coup de lame par l’un des membres de la corporation des forgerons. La tête de la bête, aussitôt saisie, ne devait pas toucher le sol. Une messe solennelle était célébrée ce jour-là dans la basilique Saint-Marc. Ainsi naquit la célébration du Jeudi Gras, surnommé à juste titre « jeudi de la chasse ou de la bataille ». Ce cérémonial continua à Venise jusqu’à la chute de la République, en 1797.