Aimables lectrices, chers lecteurs, je vous souhaite la bienvenue.

Vous me lisez sur un étrange support dont seuls les mages de mon époque pourraient peut-être imaginer qu’il existera, un jour lointain, mais c’est avec une plume d’oie, et sur une feuille de vélin, que je vous écris ces lignes, confortablement installé dans mon cabinet d’étude, situé au piano nobile de ma demeure, la Ca’ Celsi-Donà, dans le sestier de Castello, à quelques pas de l’Arsenal de Venise.

Le jour se lève, et j’entends le cri des goélands qui survolent les canaux. Tout près de moi, le chat Francesco lance de temps à autre une patte alanguie vers cette plume qui s’agite sur le papier, tandis que sa compagne Mafalda, juchée sur une pile de livres, le regarde faire d’un air quelque peu méprisant. Un bon feu crépite dans la cheminée. J’ai remonté le col de ma pelisse pour ne pas sentir le froid humide qui s’insinue si facilement depuis le jardin du palais. Dans une pièce voisine, j’entends le rire de mon adorable épouse levantine, la belle Assin, qui bavarde avec ses suivantes, Mahinour et Nilufar, et leur donne ses instructions pour la journée. Bientôt, elle viendra me rejoindre, illuminant de son sourire cette pièce un peu austère, faite pour l’étude, et nous échafauderons des plans pour choisir à quoi nous occuperons notre soirée. Un concert ? Quelque opéra ? Peut-être un souper dans un de ces magnifiques palais bordant le Grand Canal, à moins que nous décidions de rester chez nous, en amoureux…

Ai-je besoin de me nommer ? Je suis Flavio Foscarini, nobiluomo, dont on me dit que vous lisez les aventures mystérieuses. Serrant dans une de mes mains ma pierre de réflexion, cet étrange minéral qui se réchauffe à mon contact, laissant apparaître d’étranges veines semblables aux nervures des feuilles, et qui m’aide toujours à me concentrer, je réfléchis aux événements étranges qui ne cessent de se produire dans Venise, en cette année 1741. Nous les avons consignés dans La vestale de Venise et Le maître des esprits. Dans un instant, mon jeune ami Gasparo Gozzi viendra me rejoindre. Il s’installera près de la cheminée, frissonnant, boira avec un plaisir évident une bonne tasse de chocolat, en avalant des beignets confectionnés à son attention par ma chère Erminia, la cuisinière frioulane qui veille au bien-être de notre maisonnée. Puis Gasparo me racontera tout ce qu’il a vu et entendu en parcourant la cité de toute la vitesse de ses longues jambes, avec cette précision dans la description, ce sens de la synthèse et cet humour incisif qui font de lui un admirable chroniqueur. Sans doute trouverons-nous là matière à nous lancer dans une nouvelle enquête, au grand dam d’Assin, qui n’aime point trop que je me mette en danger, ce qui ne l’empêche pas de participer à nos investigations, et avec quelle finesse !

Vous ne me connaissez que par des descriptions, et vous demandez sans doute à qui je peux bien ressembler, physiquement. Je répondrai en vous conseillant d’admirer une peinture faite il y a deux siècles par un artiste vénitien que j’aime particulièrement : Lorenzo Lotto. Lorsque je regarde son Portrait d’un gentilhomme, j’ai la sensation, à travers cette toile de la Renaissance, de voir mon propre visage, ou peut-être celui d’un de mes ancêtres. Mes cheveux noirs commencent très légèrement à blanchir, au seuil de la quarantaine, mais cet inconnu me ressemble comme un frère. Jusqu’à ce cabinet d’étude que l’on devine derrière lui, et qui renvoie au décor qui est le mien.

Que dire de la belle Assin, que je parvins à enlever dans un harem de Sorie, comme nous appelons au XVIIIe siècle ce pays du Levant, avec l’aide de Hassan, esclave nubien devenu depuis notre majordome ? Le portrait qu’a fait d’elle notre chère amie pastelliste Rosalba Carriera a semble-t-il disparu, mais je possède une miniature qui rend justice à la beauté de ma femme. J’y vois, au-delà de la délicatesse et de la grâce de ses traits, une détermination et une force qui en disent plus long sur son caractère que la plus savante des descriptions. Assin a fait de moi le plus heureux des hommes.

Je sais que vous avez commencé à lire le récit de mes enquêtes dans cette cité des eaux, si riche en mystères, mais je voudrais vous offrir plus encore, et vous permettre de mieux la connaître et l’aimer. Dans cette étrange gazette du futur qui va défiler sous vos yeux, à la manière de nos lanternes magiques, vous pourrez découvrir quelques épisodes insolites de l’histoire de Venise, puis je vous entraînerai dans les lieux où se déroule l’action de mes aventures ; ensuite, nous saluerons les personnages bien réels que nous côtoyons, Assin, Gasparo et moi, dans notre vie quotidienne et à travers nos aventures au sein de Venise et de la lagune qui l’entoure.

Enfin, si vous le souhaitez, nous pourrons entamer un dialogue avec mon auteur, pour parler de cette Venise dont on me dit que vous l’aimez autant que moi, de ces enquêtes qui nous montrent à quel point la cité peut receler de mystères, en ce XVIIIe siècle que l’on dit décadent, mais où il fait si bon vivre, car la musique, le théâtre et la peinture y rayonnent, les boutiques de café se prêtent aux délices de la conversation, et le carnaval est là, six mois de l’année, pour donner à Venise un air de fête qui ne devrait jamais finir.
Voulez-vous me suivre ? Tendez-moi la main, depuis ce futur que j’entrevois parfois dans mes songes, et nous serons amis. Pendant ce temps, je vais me préparer à recevoir Gasparo. Pour ne rien vous cacher, il m’a révélé il y a peu une bien curieuse histoire, et j’ai déjà pris la plume pour entreprendre de vous la raconter, dans un prochain livre.
En attendant, je demeure
Votre dévoué,

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